Certains souvenirs sont ce que l’on pourrait appeler des souvenirs paradoxaux. Autrement dit on se souvient non pas de ce qui s’est passé, mais au contraire de ce qui n’a pas eu lieu. C’est un souvenir en creux, un non-souvenir… Mais un non-souvenir , ça peut devenir un événement dont on se souvient, et alors ça devient un souvenir, et j’ajouterai « ipso facto », rien que pour faire la malin et montrer que j’ai fait du latin à Charlemagne ! Et pendant sept ans, ce qui fait que je ne tire aucune gloire de pouvoir écrire « ipso facto » ! Mais venons-en à mon non-souvenir. Il s’agissait d’un voyage en Corse. Le choix de la destination n’était pas dû au hasard, mais bien plutôt au fait que notre prof de géographie s’appelait Bonifacio, et avait pour l’île de Beauté une tendresse probablement innée ! Le programme avait été conçu comme une illustration du cours de géographie. On découvrirait concrètement la Corse, son climat, ses paysages, ses villes et ses villages, son histoire aussi… A cette occasion, les élèves avaient été invités à apporter leur appareil-photo. Le voyage en Corse serait aussi l’occasion de faire un véritable reportage photo, sous forme de diapositives, qui serviraient au retour à faire une projection illustrée et commentée du voyage… seulement voilà : je ne fis pas le voyage. Je n’en fus pas empêché, comme cela peut arriver, par une maladie ou un quelconque empêchement. Mais parce que le voyage était trop cher. Mes parents n’avaient pu le payer. Et pendant les quelques jours que dura le voyage en Corse, il me fallut aller en permanence, les jours et heures auxquels le cours de Bonifacio n’avait pas lieu pour cause de voyage… Je n’en ressentis pas d’amertume particulière, je savais bien qu’on n’était pas riches à la maison… La différence c’est qu’à la maison, à Ivry, je ressentais moins la pauvreté, car dans la rue, on était tous pareils ou à peu près ! Au lycée Charlemagne, on voyait davantage les différences : mon copain Lefèvre arrivait tous les jours au lycée en voiture, conduit par son père au volant d’une DS 19, tandis que j’arrivais par le métro, dans un wagon vert de deuxième classe, et que mon père allait au boulot à vélo ! Pour le voyage en Corse, je suis tout de même allé à la projection de diapositives. Mais pour moi, ce n’était qu’une suite d’images, tandis que pour mes camarades c’étaient des souvenirs partagés qui prolongeaient leur voyage : c’est ça aussi, la différence entre les riches et les pauvres…