L’année scolaire 1960-1961, nous étions nombreux en classe de philosophie : 47 élèves entassés dans une classe ancienne du lycée, en amphithéâtre. Le sol montait en gradins depuis l’estrade professorale jusqu’à l’arrière de la salle. De longues tables en bois étaient fixées au sol par des pieds en fonte. Pas de chaises, mais de longs tabourets le long des tables, également fixés au sol… Pour diriger cette classe vénérable, nous avions plus qu’un prof, un agrégé de philosophie, auteur du cours de philo, en quatre tomes : Psychologie, Métaphysique, Morale, Logique et philosophie des sciences… Quatre pavés à ingurgiter avant de pouvoir prétendre décrocher le grade de « bachelier ès philosophie » ! Le professeur s’appelait Léon Meynard, et je garde en mémoire son enseignement de la philosophie, car il nous le dispensait avec une grande honnêteté intellectuelle.
Certes, il nous avait avoué ses préférences ; elles n’allaient pas au marxisme, et Léon s’affirmait un spiritualiste convaincu. Mais jamais je ne l’ai entendu défendre un point de vue philosophique avec sectarisme. Jamais le ton de son cours n’était partisan : il présentait les différentes écoles de pensée avec un égal intérêt, montrant les objections faites aux différentes thèses en présence, nous laissant libres, les uns et les autres, de faire nos propres choix philosophiques : quelle remarquable leçon d’humanisme il nous donnait là ! Léon Meynard n’était pas un militant, mais un enseignant, et je ne saurais trouver plus bel hommage à sa mémoire… Le comble est qu’on ne s’en apercevait pas sur le moment, on se marrait à son cours, on chahutait ses propos ! Parfois, il intervenait quand on se disputait ; joignant les mains dans un geste œcuménique, il lançait : « Cessez vos querelles, je voudrais que cette classe fût une classe d’amour et de compréhension mutuelle ! »… Mais on était jeunes, il n’est pire chose que la jeunesse pour la compréhension des choses… Et quand Meynard nous parlait du noumène, de l’être-en-soi, on entendait notre facétieux camarade murmurer : « et la cravate en soie ??!!! »… Notre professeur, qui affichait une vénérable calvitie, la dissimulait ordinairement par un chapeau ( on le voit sur la photo !)… Pendant la récréation, lorsqu’on le voyait passer, ça ne ratait jamais, ça fusait sur son passage : « Chapeau, Léon !...Léon, chapeau !!... chapeau !... » C’était un rituel ! Dès qu’on voyait Meynard avec son couvre-chef, on criait « Chapeau ! »… Il ne répondait jamais, faisant celui qui n’entend rien. Un jour, le photographe de classe passa pendant l’heure du cours de philo. Naturellement, Léon Meynard serait sur la photo au milieu de ses élèves. Mais avant de quitter la classe pour poser dans la cour, Léon nous précisa : « Je vous préviens, je garderai mon chapeau pendant la séance de photo, alors je vous en prie, je ne veux pas entendre « chapeau » ! »... Personne ne répondit. Le photographe avait installé les bancs dans un coin de la cour. On prit place. Léon Meynard était au premier rang, le maître au milieu de ses disciples. Silence absolu, le photographe réglait le cadrage et la pose. Puis il appuya sur le déclencheur, et au même moment, on entendit une voix, une seule : « Chapeau ! »… Voilà pourquoi la photo est réussie : on sourit tous sur la photo ! Sauf Léon !... Mais aujourd’hui, 47 ans plus tard, c’est par respect et reconnaissance envers ce prof et son enseignement que, à mon tour et même si c’est trop tard… je lui tire mon chapeau !