Non, le mot est trop faible : épouvantable souvenir. Car dans « épouvantable » il y a épouvante, je m’explique : Un jour, au programme du lycée, on vit soudain apparaître le mot « Piscine ». Pour beaucoup ce fut un moment de joie. Mes camarades saluèrent avec enthousiasme cette nouveauté au programme. Pour moi, je fus d’emblée oppressé… L’eau, un élément d’une terrible ambivalence, l’eau source de vie, la vie sortie des océans, l’eau qui chante et ruisselle, le petit ruisseau où coassent des grenouilles, la pluie d’orage qui rafraîchit l’été trop lourd, la cascade qui murmure sur les rochers d’un sous-bois, oui je sais tout ça, je le ressens et je l’éprouve… Mais il y a aussi l’eau massive, les profondeurs océanes, noires et terrifiantes, l’eau terrible dans sa poussée, qui écrase tout de sa force aveugle, c’est aussi ça, l’eau, avec les noyés qui flottent sur les fleuves, charognes pourries gonflées comme des outres… Le simple mot de sous-marin me serre la poitrine quand je l’imagine plongeant vers les abysses sans pouvoir remonter et s’écrasant sous la pression terrifiante des ténèbres de la mer… Ne parlons même pas du naufrage du Titanic qui me paralyse à sa seule vocation !... Pourtant, j’ai voulu essayer la piscine. Jouer le jeu.
On a quitté le Lycée Charlemagne, en rangs, pour aller à pied jusqu’à la piscine, située rue de Pontoise, pas très loin du lycée, juste de l’autre côté de l’île Saint-Louis. Arrivés sur place, on est entrés dans le bâtiment. D’emblée, tout m’a déplu ! Il faisait là-dedans une sorte de chaleur moite d’humidité… Dès l’entrée, on était immédiatement saisi par une odeur âcre d’eau de javel, qui piquait le nez, la gorge, les yeux !... Et pour couronner le tout, il y avait une sorte de résonnance épouvantable, où les sons se répercutaient en des échos pénibles et très sonores… Je me suis déshabillé dans une cabine, puis le prof nous a fait descendre au bord du bassin… Que d’eau ! On voyait le fond tremblotant recouvert d’un carrelage bleu. L’eau clapotait sur les bords, s’engouffrant dans des grilles noires… Le prof nous demanda de descendre l’escalier qui plongeait dans l’eau, avec une mission simple : traverser le petit bassin en marchant, d’un bord à l’autre de la piscine. Quand je fus entièrement dans l’eau, je ressentis immédiatement cette poussée terrible de l’eau ; c’est incroyable, il fallut que je fasse un effort pour dilater mes poumons… J’étais noué, bloqué, horrifié. Mais je suivis mes camarades, surpris de les voir avancer comme si de rien n’était, et même ils étaient même contents !... On ne fit pas grand-chose d’autre ce jour-là, ni les semaines suivantes. Mais quelques semaines plus tard, on nous parla de plonger…Je regardai la longue planche s’avançant au-dessus des flots, je vis le prof plonger, s’engloutir !... non jamais ça, jamais !
La semaine suivante, une seule solution : après m’être présenté au pointage des présents, je courus me réfugier dans ma cabine, avec un bon livre pour passer le temps. J’avais bien demandé aux copains de ne pas signaler mon absence, surtout pas ! Certes, le prof, pour vérifier, passait dans toutes les cabines, mais heureusement il n’y entrait pas. Il se contentait de taper un ou deux coups sur la porte en jetant un coup d’oeil à l’intérieur par l’œilleton de contrôle. Dans ma cabine, il ne voyait personne, et pour cause : dès que j’entendais le prof approcher, je m’aplatissais au sol, accroupi et recroquevillé tout en bas contre la porte ! Il ne me voyait pas ! J’ai donc passé mes cours de natation bien au sec, dans une cabine de la piscine de Pontoise, à bouquiner blotti dans un coin ! Je ne sais pas nager, évidemment !... Mais je sais lire, on ne peut pas tout avoir ni tout réussir !...