Le lycée Charlemagne avait une réputation de sérieux. Ses professeurs étaient souvent des agrégés (oui, je sais, ça se prononce désagrégés, mais j’y peux rien, moi, aux liaisons !), et ils étaient même parfois auteurs des livres que nous avions dans nos cartables. J’avais ainsi le livre de grammaire de Bonnard et Arveiller, le bouquin de géographie de Bonifacio… Le censeur et le proviseur veillaient à la parfaite tenue de l’enseignement et à la discipline, en sorte que le lycée était un temple du savoir et de l’étude, même si, de temps à autre, on assistait, ici comme ailleurs, à des différends entre élèves… Pourtant, un jour, il y eut un drame… Quand on sortait du lycée, on longeait la rue Charlemagne avant de franchir une porte cochère qui s’ouvrait dans un immeuble. Derrière, il y avait le « Passage Charlemagne » une enfilade que cours sombres entre de vieux immeubles ; on gagnait ainsi la rue de Rivoli et le métro Saint-Paul… On était nombreux à emprunter ce passage, on se bousculait joyeusement, dans les rires de nos plaisanteries… Un soir cependant, à la sortie des cours, il y eut une altercation, pour une raison probablement futile, altercation qui conduisit deux élèves à se battre dans le passage Chrlemagne. Personne n’y prit vraiment garde, car il ne s’agissait pas de grand-chose : quelques coups de pied, quelques coups de poing, rien de plus… Or l’un des deux belligérants tomba soudain, s’effondrant sous les coups de son adversaire, et ne se releva pas. Passé les premières secondes, on se rendit compte que c’était plus sérieux que d’habitude. Un médecin fut appelé, mais l’élève était mort. On parla de ce drame dans la presse, je ne sais plus trop quelle année. Une enquête fut menée. Elle montra que le décès n’avait pas été provoqué par la violence des coups, mais par une faiblesse cardiaque de la victime, faiblesse qui n’était connue de personne, pas même de l’élève décédé…. Je ne retiens de ce drame qu’une petite chose : nul n’est à l’abri de la fatalité, d’un accident stupide et tragique… Et puis la violence n’est jamais complètement anodine ni banale. Même au lycée Charlemagne, la violence, même légère, peut avoir des conséquences lourdes…