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101 rue saint-antoine à paris...le lycée charlemagne que j'ai fréquenré d'octobre 1954 à juin 1961... que de souvenirs, que les lecteurs me permettront d'enrichir, peut-être !...

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Deux filles au lycée

 

J’imagine bien comment des jeunes d’aujourd’hui, lisant ce petit texte, s’esclafferont : «Trop craignos, putain le mec, j’le crois pas ! C’était au temps des dinosaures, ça ! Pas de meufs au bahut ? Wouaouuuw ! Un truc de ouf ! »… Et pourtant si, jeunes freluquets et meufs du 21è siècle : Ce n’était pas au temps des dinosaures, mais dans les années 1954 à 1956, c’est quand même pas si vieux... Lisez et arrêtez de rigoler maintenant, je narre : En ce temps là, comme dit le curé en lisant l’Evangile à la messe, en ce temps-là donc, il n’y avait pas de filles au lycée. Le lycée Charlemagne ne rassemblait que des garçons. Les filles, elles, allaient au lycée Sophie-Germain, pas très loin, la rue au bout, la rue de Jouy ! Je vous dis pas comment on gloussait à la pensée que les filles étaient… rue de Jouy ! Le mot seul nous émoustillait !... A Charlemagne, il n’y avait donc que des garçons, c’était la règle. Mais le lycée c’est comme la grammaire : il y a la règle et il y a l’exception ! Et le lycée Charlemagne avait son exception : Il y avait deux filles dans le troupeau des Carolingiens ! J’étais alors en cinquième il me semble… Les deux filles n’étaient pas dans ma classe. Je ne les voyais donc pas au quotidien. Après le déjeuner à la cantine, on se retrouvait entre copains à la récréation. C’était dans la cour du « petit lycée », c'est-à-dire le collège. On ne voyait jamais les filles dans la cour. Elles étaient tellement en minorité qu’elles restaient toutes les deux ensemble, dans une salle d’étude du rez-de-chaussée, celle-là même où j’avais passé les épreuves du concours d’entrée en sixième. Je ne sais pas pourquoi, au demeurant, il y avait ces deux filles au lycée… Etaient-elles des parentes de professeurs ? A vrai dire je m’en souciais peu. Mais avec des copains, on se souciait par contre de les vois de plus près. On n’avait pas de raison particulière pour traîner dans la salle où elles étaient ; on ne voulait pas non plus les aborder comme ça… Alors on trouvait un prétexte vraiment idiot (ça doit être pour ça qu’on parle d’âge bête) : il y avait, derrière cette salle, une pissotière, n’ayons pas peur des mots ! C’était très curieux comme disposition : en clair, il fallait entrer dans la salle d’étude, la traverser, ouvrir une porte de l’autre côté  pour se retrouver dans une courette avec quelques urinoirs alignés contre un mur ! A l’âge que nous avions (12/13 ans), pas de problèmes de prostate ! Pourtant c’est fou le nombre de fois qu’on allait pisser, histoire de traverser la salle, de  passer devant les deux belles et de les regarder un peu !... Je me souviens d’elles, et mis à part le fait qu’elles étaient deux filles, elles étaient très différentes : l’une avait des cheveux châtains plutôt clairs, très frisés et se prénommait Jacqueline, l’autre des cheveux noirs et raides qui lui faisaient comme un casque sombre autour de la tête. C’est elle que je préférais, elle s’appelait Brigitte S… A force de passer et de pisser, j’avais fini par échanger avec elle quelques mots. J’avais croisé son regard, presque aussi noir que ses cheveux, des pupilles comme des pierres d’obsidienne. Mon cœur avait battu plus vite. Je tombai amoureux. Un soir, sortant du lycée et marchant vers le métro Pont Marie, je l’aperçus qui marchait devant moi, le long de la rue des Nonnains d’Hyères. L’aborder ? Pas question, il y avait déjà deux garçons qui l’escortaient, des plus grands que moi ! Je la suivis. Arrivé au métro, je la vis traverser le Quai des Célestins, traverser le Pont Marie puis s’engager sur l’île Saint-Louis, en direction du pont de la Tournelle où elle disparut… Où allait-elle ? Rentrait-elle chez elle ? Accompagnait-elle des copains ? Je ne le sus jamais. En classe je continuai d’être le zélé traducteur de Jules César et du De Viris illustribus Urbis Romae. Mais dans l’oisiveté d’un jeudi, j’écrivis pour Brigitte une belle lettre, plus d’une page, c’est dire combien je l’aimais ! Mais bon, il ne s’agissait pas de me faire piquer avec cette missive. D’ailleurs qu’en faire ? La lui remettre…oui mais quand, comment ? Il y avait toujours des copains avec moi ! La lui envoyer, ce serait mieux, d’ailleurs une lettre c’est fait pour être envoyée… Mais où ? Je n’avais pas son adresse… Peut-être devrais-je la suivre à nouveau un jour qu’elle traverserait le pont de la Tournelle ? Quoi qu’il en soit, en attendant, je décidai de mettre mon courrier en lieu sûr, et je le glissai tout en dessous de « l’armoire jaune » chez mes parents. On appelait ainsi un meuble de rangement acheté à Ivry chez Tauvel, mais cette précision n’a vraiment rien à foutre ici, j’en conviens. Je ne l’ai mise ici que pour mon frère et ma soeur, les deux seuls lecteurs pour qui ça évoquera quelque chose ! ( C’est ça, l’amour fraternel !)…Naïveté puérile de ma cachette ! Certes, ma mère n’était pas une acharnée du plumeau et nous n’avions pas d’aspirateur pour faire le ménage. Mais ma missive fut rapidement découverte, ma lettre confisquée puis détruite. Ma mère effrayée voyait déjà Brigitte enceinte et la honte sur notre famille jusqu’à la septième génération ! Elle se demanda si en ma personne elle n’avait pas enfanté un monstre ! Et puis ça se tassa, comme se tassent toutes les choses avec le temps. La vérité, c’est que mon amour pour Brigitte, né dans la fulgurance d’un regard, se termina tout aussi soudainement qu’il avait commencé. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » a écrit le poète, mais je peux compléter son aphorisme en disant qu’on l’est encore moins quand on n’en a que  douze ! Ce n’était qu’une foucade, mis ça fait un petit souvenir attendri et amusé qui fleurit dans le jardin de ma mémoire.
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