Son bureau était au petit lycée, au rez-de-chaussée, au fond d'un couloir.. Un bureau qui évoquait pour moi une tanière, tant son occupant me semblait ressembler à un renard... Grimal était un surveillant général silencieux et discret. Je n'ai pas le souvenir de l'avoir entendu jamais élever la voix... Il était chauve, et arborait une fine moustache, laquelle, jointe à un regard vif, toujours en alerte, lui donnait un air rusé, d'où ma comparaison avec un renard...Sa discrétion en paroles, son calme, avaient quelque chose de plus impressionnant que s'il avait été agité...Avec Grimal, on ne savait pas à quoi s'en tenir. Quand il se déplaçait, on eût dit qu'il glissait, souple et silencieux. On croisait l'espace d'une seconde son regard énigmatique et inquisiteur à la fois, et l'on se sentait vaguement inquiet. En classe, lorsque l'appariteur arrivait avec son grand cahier, on entendait parfois la phrase fatidique : "Untel, vous êtes convoqué à 10 H 30 dans le bureau de monsieur le surveillant général !"... Ca tombait comme une sentence, comme un couperet glacé ; ça ne préjugeait rien de bon en général, pour le Untel convoqué ! Mais bon, comme en principe je travaillais bien, c'est le genre de truc qui ne risquait pas de m'arriver ! Pourtant, il y a parfois dans la vie des événements qui s'enchaînent inéluctablement, dans une progression dramatique, une fatalité toute racinienne... Un jour donc, j'avais été collé, je ne sais même plus pourquoi : un devoir non fait, ou une ânerie quelconque en classe. Je reçus à cette occasion le document de circonstance : un petit billet de consigne, à faire signer par les parents. La chose se passa mal à la maison et la signature paternelle me valut un sévère avertissement. Mais c'était la première fois et ce ne fut tout de même pas un drame... N'empêche, mon père m'avait prévenu : - Ne t'avise pas de recommencer !.. Hélas, je fus relaspe et fus à nouveau consigné ! Et il me fallait faire signer par mon père un autre bulletin de consigne : j'étais consigné le jeudi matin suivant ! Aïe ! Je n'avais pas le courage d'affronter mon père ! Je prétextai un match au lycée pour justifier ma présence à Charlemagne un jeudi... L'excuse passa auprès de mes parents comme une lettre à la poste ! Quant au billet de consigne, je le signai moi-même, et le remis, le jeudi, au pion chargé de nous surveiller pendant la sonsigne... Tout se passa très bien, ouf, j'étais soulagé ! Mais, le lendemain matin, après le passage de l'appariteur, la phrase terrible tomba : - Monsieur Lasnier, vous êtes convoqué au bureau de monsieur le surveillant général à l'interclasse !... Ce n'était plus Untel qui avait été nommé, mais moi ! et je vous jure que ça change tout !... A 10 h 30, le pas résigné, le coeur battant la chamade, j'entrai dans le bureau de Grimal. D'une voix très douce, il me pria de m'asseoir. Puis il laissa délibérément s'installer le silence... C'est vraiment quelque chose d'atroce ! J'aurais mille fois préféré qu'il se mette à gueuler... Mais il ne disait rien, me regardait intensément... interminable torture du silence, puis enfin :
- Monsieur Lasnier, j'ai tenu à vous voir....
- ....
- Savez-vous pourquoi ?
- Euh,..... non !
- Vraiment ? Vous n'avez pas une idée ?
- Euh.... non...
Grimal laissa encore passer un long moment de silence... Affreux... Puis il ouvrit un tiroir de son bureau, sortit lentement un papier, le regarda un moment en le gardant dans sa main, puis me le tendit pour le mettre sous les yeux. C'était le billet de consigne... Un nouveau silence, puis une question, d'une voix douce encore :
- Qui a signé ce billet ?....
Là, j'ai compris que j'étais fichu !... Une seconde, j'imaginai le pire : l'aveu de ma faute à Grimal, la convocation des parents, l'exclusion du lycée peut-être ! j'étais fichu ! A moins.... à moins que... que je puisse reprendre ce billet, faire en sorte que le surgé ne l'ait plus en main... Il fallait jouer le tout pour le tout ! Je me lançai dans la surenchère, dans la fuite en avant, tant pis :
- M'sieur, c'est mon père qui a signé !
- En êtes-vous sûr, Monsieur Lasnier ?
- Oui, absolument sûr ! Et si vous voulez, je refais signer le bulletin à mon père dès ce soir ! c'est pas un problème, et je vous le rapporte demain !
J'avais parlé avec une hardiesse, un aplomb qui m'étonnèrent moi-même, pas le moindre tremblement dans la voix !...
Chose surprenante, Grimal me prit au mot ; avais-je réussi à mettre le doute en son esprit ?...
- Soit, Voici le billet, vous me le rapportez demain signé à nouveau... par votre père bien sûr !....
J'ai rangé le billet de consigne dans mon cartable, tout au fond.... Je ne le montrai évidemment pas à mon père, le temps passa, je vécus un jour, deux jours.... une semaine d'angoisse ! Et puis il fallut se rendre à cette douce évidence : Grimal avait oublié !
Coïncidence ou prudence ? Je n'ai plus jamais été consigné !....