C'était en 1957. J'avais quatorze ans. J'étais en 4ème B3. La salle de classe jouxtait la rue Charlemagne, au rez-de-chaussée. La vaste pièce aux petits carreaux vitrés donnait aussi sur la cour, au centre de laquelle de maigres arbustes vivotaient dans un petit parterre vert sombre entouré d'un grillage. C'était le printemps, le ciel était plus bleu, nos coeurs plus légers et l'on avait dans son cartable, entre les livres et le sandwich de quatre heures, un disque microsillon de Jacques Brel, un autre d'Elvis Presley ou de Paul Anka, et quelques illustrés : Audax, Yarou, Météor... Un matin, le professeur d'anglais, à peine installé à son bureau, nous regarda d'un air inhabituel. Son regard brillait, pétillant d'un éclat qui frisait l'ironie joyeuse. Un vague sourire éclairait son visage... Il avait l'air de quelqu'un qui prépare une bonne blague et s'en réjouit d'avance... Que lui arrivait-il ? Peut-être était-ce l'air du printemps ? Nous étions debout. Il lança son traditionnel : "please sit down !" qui nous autorisait à nous asseoir, dans le fracas des chaises qu'on ajuste. Ce jour-là il prit tout son temps pour ouvrir sa sacoche de cuir brun et il en sortit d'abord les livres d'anglais pour le cours, comme d'habitude ; puis apparut un dossier cartonné que nous ne lui connaissions pas, et qu'il posa bien en vue devant lui. Nous regardions, attentifs et quelque peu intrigués. Le professeur ouvrit le dossier puis, nous regardant, le sourcil relevé :
- Qui veut des petites américaines ?...
Des petites américaines ?? Voilà qui n'était pas pour nous déplaire ! il n'y avait pas de filles à l'époque, au lycée, on était entre garçons... Alors forcément, malgré l'attrait des études, on s'ennuyait bien un peu parfois.... La proposition pourtant nous déconcerta, nous demeurions interdits, sans voix sous l'effet de la surprise. Qu'entendait-il par "des petites américaines" ? Des filles ? Pas possible ! Ce serait trop beau !... Le professeur dès lors précisa l'offre : il s'agissait de correspondantes, des lycéennes qui habitaient là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, à plusieurs milliers de kilomètres, aux Etats-Unis... Elles souhaitaient correspondre avec des garçons, pour se perfectionner en français... Cette fois, l'enthousiasme nous souleva. Il y eut dans la classe beaucoup de volontaires : j'en étais. Et c'est ainsi que je reçus le nom de ma correspondante : elle s'appelait Pauline Lord et elle habitait à Fisher Island.... Yeeees !... Je l'avais, ma petite Américaine ! So pretty, of course ! et puis Fisher Island, ça me semblait tellement exotique, moi qui habitais Ivry-sur-Seine !... Bientôt je lui écrivis en anglais bien sûr, car telle était la règle : je devais lui écrire en anglais tandis qu'elle me répondait en français, une façon originale et motivante d'apprendre les langues, isn't it ?.... Je lui écrivis donc une première lettre qui ressemblait surtout à une sorte de curriculum vitae un peu autère qui commençait bien sûr par "Dear Pauline"... Je disais à ma petite Américaine qui j'étais, je lui racontais vaguement où j'habitais et je lui parlais aussi de mes parents, de mon frère et de ma soeur, et aussi un peu de mon lycée. Tout ça en anglais et j'en étais très fier. Elle me répondit de la même manière, me joignant, la première fois, une jolie carte postale en couleur de Fisher Island... En outre, sur chacune des enveloppes reçues des States, j'avais la joie de découvrir un joli timbre-poste, car j'avais dit aussi à Pauline que je collectionnais les timbres. A cet âge on collectionne plus volontiers les timbres que les filles... C'est aussi plus facile, pour les échanges !... On partagea ainsi quatre ou cinq lettres... Mais le coeur s'enflamme vite à cet âge, en sorte qu'après quelques courriers, il me sembla bien que j'étais terriblement amoureux d'elle et qu'il me fallait absolument le lui dire, absolutely ! C'est ainsi que ma missive suivante fut brève, laconique mais explicite ; au milieu de ma feuille, j'avais dessiné un énorme coeur percé d'une flèche, sous lequel j'inscrivis cette simple phrase inspirée autant par mon coeur enflammé que par les chansons de Paul Anka :
"I miss you so ! And I kiss you on your lips, Pauline, my love forever !" (je traduis pour les nuls : Tu me manques trop ! Et je t'embrasse sur les lèvres, Pauline mon amour pour toujours !...)
Cette déclaration sincère et brûlante, in english, traversa l'Atlantique, arriva jusqu'à Fisher Island... Du moins je le suppose, car il n'y eut pas de réponse. Aucune lettre de m'arriva plus... La belle n'avait pas apprécié la hardiesse de son french lover ! Il fallut me rendre à l'evidence : par-delà les mers, j'avais pris un râteau !... Commencée en avril, ma correspondance était déjà finie en juin : en deux mois et quelques lettres, j'avais perdu ma correspondante d'outre-Atlantique ! Et quelques illusions sur les filles, déjà, à 14 ans ! Mais ma petite Américaine m'avais appris une chose : pour les conquérir, il faut leur mentir ! Quand je vous le disais, qu'il est plus facile de collectionner les timbres que les filles !...